À la timonerie, Ryan discute avec Marc (le commandant), Keith (le chef de mission scientifique) et Michel (le pilote d'hélicoptère) sur les plans de déploiement, l'endroit ou la bouée sera placé, les heures de vol, etc. Ryan semble encore douter du succès de l'opération. Pour ma part, je suis assez optimiste car il fait beau et je vois mal ce qui nous empêcherait de décoller. Vers le milieu de l'avant midi, Michel me donne une brève formation ainsi qu'à quelques autres membres d'équipage sur la sécurité en hélicoptère. J'apprends comment m'attacher correctement, fermer les rotors de l'hélico, envoyer un signal de détresse et sortir le canot de sauvetage. On a droit à quelques anecdotes sur des crashs d'hélicos et l'importance de bien s'attacher. Ça va, je suis bien convaincu !
Au diner, salade de goberge en entrée et côtelettes avec patates pilées et mini carottes. Je saute les côtelettes, car deux repas de viande par jour, ça finit par devenir un peu lourd.
Dans l'après-midi, je continue à donner un coup de main à Ryan et Karrie pour paqueter la bouée dans le cargo de l'hélicoptère. C'est un casse-tête car il y a pas mal de stock à paqueter dans la "valise" de l'hélico. Ceci dit, ça reste beaucoup moins complexe que nos sorties en camping ! À faire entrer donc, la bouée comme telle, consistant en plusieurs longueurs de tuyau de PVC, une boîte avec l'électronique, des supports en métal pour stabiliser les pôles de PVC; quatre sections de tarrière de 8"; quatre sections de tarrière de 2", une tête de moteur pour la tarrière de 8", un carotteur de 4" de diamètre, un portable, des outils, du linge de rechange, des cameras et un lunch. Après quelques essais, on réussit à tout faire entrer. Et bonus, ça me permet de faire un tour dans la salle des machines pour aller chercher du matériel. L'ambiance est on ne peut plus industriel: gris métallique, un machine shop avec des clés anglaises énormes, des racks entiers de vis et boulons de toutes les grosseurs, des moteurs gros comme des minivans, le tout sur un fond de punk/rock allemand !
On part en hélico vers les 15h. Comme le coucher de soleil est prévu pour 17h30, ça nous laisse peu de temps pour tout faire. Bruno me prête des bottes, des culottes et un manteau venant de l'équipement de son labo. Mes bottes d'hiver ont l'air de sandales d'enfant à côté de cex bottes, et le manteau est tellement épais que j'ai juste besoin de le regarder pour rester au chaud. On se dirige vers l'embouchure du détroit puis on vire vers l'ouest. Après environ 40 minutes de vol, on réduit l'altitude pour que le Pinocchio, un appareil installé sur le nez de l'hélicoptère, puisse mesurer l'épaisseur de la glace. On cherche un flot de 2 à 3 mètres d'épaisseur. Michel nous fait zigzaguer en rase-mottes (très, très cool, en passant) jusqu'à ce que Ryan trouve un flot à son goût.
En sortant de l'hélico, on sort le matériel et on se met tout de suite à creuser un trou avec la tarrière de 2". La première étape est de confirmer que l'épaisseur est adéquate. C'est une tarrière manuelle qu'on fait tourner avec un vilebrequin. Les premiers 30 centimètres sont pénibles car la glace est froide et plus fraîche que la glace située plus en profondeur. La fraîcheur de la glace n'est pas due au fait que la neige s'accumule sur le dessus, mais plutôt au fait que le sel est draîné vers le bas. En effet, en se formant, la glace expulse du sel, qui se trouve coincé dans des bulles d'eau salée. À mesure que la température diminue, ces bulles d'eau salées peuvent à leur tour geler partiellement, expulsant encore du sel dans des bulles qui deviennent de plus en plus petites et salées. Éventuellement, par l'effet de la gravité, les inclusions d'eau salée migrent vers le bas, formant un réseau de canaux minuscules dans la glace. La surface d'un flot de quelques années est ainsi suffisamment douce pour être potable.
Après 1h30 de boulot, on termine l'installation de la bouée et on rentre au bateau. Il était temps car le soleil venait juste de se coucher et l'hélicoptère doit être entré au bateau 15 minutes après le coucher du soleil. Je rentre, me change et file tout de suite aux cuisines manger un bol de potage, des crêpes au boeuf, du gateau au pacane et de la croustade aux pommes.
C'est la soirée bar ce soir, mais j'ai une rosette à 20h. Je vide la rosette de son eau, commence à entrer les infos dans les fichiers de log, et me prépare en entrer en action. À 20h, j'appelle à la timonerie pour connaître l'état de la situation. On me dit qu'il y a du retard dans l'horaire. Je fais un peu de ménage et quand je commence sérieusement à m'emmerder, passe jaser avec les gars de la timonerie. Il nous reste environ 8 miles nautiques à naviguer avant de se rendre à la prochaine station. La progression est laborieuse car les glaces sont pas mal épaisses. Vers 21h, le bateau est complètement stoppé par un flot particulièrement costaud. Nico, l'officier de quart, se reprend à quatre reprises (recule, prend un swing et fonce dans la glace) sans réussir à avancer de plus de quelques mètres. Il appelle le commandant qui vient prendre les commandes. Le commandant essaye un peu à droite, puis un peu à gauche avec un tantinet plus de succès, mais il est clair qu'on ne passera pas au travers. Vers 22h, il met donc le cap vers l'ouest pour essayer de contourner le flot en question. Il faudra bien deux heures pour se rendre à la station et je file prendre une douche pour ne pas rater le "last call" du bar.
L'ambiance au bar est chaude et les tournées de shooter se succèdent à un rythme soutenu, ponctuées par les secousses du bateau qui donne dans la glace. Un peu avant 23h, le bateau semble juché, pour ne pas dire jacké, sur un flot et rester complètement pris. Le plancher doit avoir une pente d'environ 10 degrés ! Une fois 23 heures passées, on se met à danser sur du R&B/rap? et Bruno nous fait une immitation assez réussi de rappeur. La pente du plancher augmente le coefficient de difficulté de la danse et on rigole bien. Le commandant met fin au party vers 24h et on passe à la cafétéria pour se rafraichir et manger du dessert. Le bateau est encore bien penché et n'a pas bougé d'un poil. Quand je me couche, je vois des matelots déplacer du matériel sur le pont... clairement, il n'y aura pas de rosette de sitôt.
Sur les photos, les deux ours qui courent dans le soleil levant, jeux d'ombre dans le train d'onde du bateau (oui, oui, c'est de la glace qui ondule), l'île de Banks, le déploiement de la bouée, Ryan et moi qui perçons le trou pour le sonar.




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